8.6.05

Décapsule !

"Mots de tête" Robert Olen BUTLER 144 pages RIVAGES Étrangers 12 €


« Après une étude approfondie et mûre réflexion, il est de mon opinion que la tête demeure consciente pendant une minute et demie à la suite de la décapitation. » (Dr Dassy d’Estaing, 1883)

Sachant que dans un état de vive émotion nous parlons à la vitesse de 160 mots par minute, Robert Olen Butler a écrit 62 textes, de 240 mots très précisément, correspondant aux décapités qu’il a choisi de faire parler. Sa façon de se glisser dans la tête tranchée de personnages fort célèbres (Jean-Baptiste, Messaline, Anne Boleyn, Marie-Antoinette, André Chénier…) ou anonymes est stupéfiante. Ici, il capte le dernier filet de vie, là, la petite musique d’un être, les images fortes qui défilent avant de s’éteindre, les ultimes sursauts de l’activité cérébrale.

Classées par ordre chronologique, ces 62 têtes s’échelonnent de 1794 à 2008. Mythiques, historiques, anecdotiques ou politiques (certaines têtes appartiennent à des Américains décapités en Irak) elles pulvérisent les catégories habituelles de la conscience pour nous introduire dans un lieu doux et défait, sans espace et sans temps. Une nouvelle fois, l’écrivain américain s’adonne à l’un de ces exercices de style préférés : se mettre dans la peau de l’autre ou plutôt dans les mots de l’autre. Du coq à l'âne.
Un très bon livre assurément, mais tellement court et tellement peu marrant... Dommage car le sujet était vraiment bien trouvé. Alors j'ai fouiné. Et je suis tombé sur une soirée thématique de France Cu, et sur la booking list qui allait avec.

Et marrant et même délirant, il y a! Seulement, encore une fois, il faut passer l'Oural


"La Tête de Gogol" de Anatoli KOROLIOV/ Calmann-Levy


L’Histoire avance sur le billot. Que l’on préfère le couteau de boucher ou son pendant démocratique, la guillotine, les têtes roulent toujours dans le sens des vents séculaires qui ont poussé leurs corps vers la décollation. Décapiter, c’est amputer l’homme de ses pensées et le ramener à un pantin de chairs flasques que la conscience a fuit par son nouvel orifice. Décapiter, c’est tuer le symbole. Les révolutionnaires, séditieux et frondeurs de tous rangs l’ont bien compris. Anatoli Koriolov aussi, lui qui nous propose dans « la tête de Gogol » un précis fantasque des occiputs les plus célèbres de tous les temps : pêle-mêle, Hitler, Robespierre, Gogol, Nicolas II… Tous récoltés à la même fosse commune légendaire. De la Seine à l’Oural. Porté par l’irrespect, Anatoli Koriolov fait endosser au satiriste Gogol le plus beau des rôles : par-delà la mort, revenir hanter à sa manière acerbe et distanciée les couloirs de l’Histoire. Entre fantasme et « surrealpolitik », trois siècles défilent. On y voit la future madame Tussaud fuir Paris pendant la Révolution, ses têtes en cire sous le bras et la jeune Katia, traductrice de l’Armée rouge, rapporter de Berlin au « communiste n°1», l’encéphale calciné du « fasciste n°1 ». Koriolov en un style quantique, fait emprunter à Gogol les « trous de vers » qui parsèment les trames de l’Histoire. Dos à dos, les rouges et les bleus-blancs-rouges se confondent, les révolutions françaises et russes ne font plus qu’une.Dans le mouroir des sièclesEt pour plus de transcendance, Satan est de la partie. Tant pis pour la véracité. Ce que le récit perd en clarté, il le gagne en folle justesse : « C’est à moi que vous dites ça, s’étonne le diable, moi le premier révolutionnaire sur Terre ? ». « La tête de Gogol » vous laissera,comme le disait le docteur Guillotin, « une légère sensation de fraicheur dans le cou ». Récit artériel, oxygéné jusqu’à l’euphorie et giclant d’un coup jusqu’à un final hanté, cette longue hallucination a tout du conte philosophique, la cruauté et l’érudition en plus. Alors, si vous supportez qu’un animal vous fasse la leçon : « qui a dit la conscience était un instinct de l’âme ? ‘Rousseau’, fit le caniche ventriloque », tendez le cou, ce livre est pour vous.

de Laurent Simon

et pour tout bien comprendre, et garder la tête froide après tant de fabulations,


"Décapitations" d'Antonio DOMINGUEZ LEIVA/ PUF


Présentation de l'éditeur

À travers l'image gore de la décapitation, s'esquisse une généalogie du supplice et du macabre qui ouvre sur une histoire des rapports entre violence et représentation en accident. Trois grands moments historiques se dégagent, inaugurés par l'éclat des supplices comme économie de pouvoir - paradigme qui va du sacrifice antique jusqu'au théâtre de la cruauté à l'âge baroque. C'est alors que s'instaure une érotisation progressive des décollations qui hantera toute la sexualité occidentale. L'explosion baroque des têtes coupées est suivie par le contrôle des corps et de leurs représentations qui culmine dans le rêve des sociétés carcérales, transformant la logique du supplice jusqu'à aboutir à la figure paradoxale de la guillotine. Enfin l'économie symbolique de la société disciplinaire entre en crise au sein de la postmodernité : la décapitation est alors hantée à la fois par l'inflation de la violence spectaculaire et par l'érection de la mort en tabou.

Antonio Dominguez Leiva est maître de conférences en littérature comparée à l'Université de Bourgogne. Il est l'auteur de Laberinto imaginario de Jan Potocki (UNED/Visor). Il prépare actuellement un essai sur La vie comme songe, du chamanisme à Matrix.

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